"Ici c’est la Mecque des parfums. On n’est pas sérieux si on n’a pas un pied à Grasse. À Madagascar, on a beaucoup d’hectares de plantations. Mais ici il y a les techniques de production", explique Alexandrine Demachy, présidente de SFA-Neroli.

Après avoir vu sa production et son aura péricliter pendant des années, Grasse a su remonter la pente en misant sur davantage de qualité et, surtout, en valorisant son savoir-faire séculaire. La soif d’authenticité et d’ingrédients naturels exprimée par les consommateurs a fini de convaincre les principaux acteurs du parfum que la ville était de nouveau incontournable.

Aux petits soins pour leurs nez et leurs clients, les géants du parfum ont investi dans de vastes propriétés transformées en centres de recherche pour les premiers, en vitrine pour les seconds. Après Les Fontaines Parfumées de Louis Vuitton, un vaste centre de création ouvert dès 2016, Lancôme dispose depuis 2023 de son Domaine de la Rose, avec sept hectares de terrain dédiés à la production de roses.

Le groupe néerlando-suisse dsm-firmenich (30.000 personnes au niveau mondial) a ouvert en 2020 sa Villa Botanica, véritable paradis olfactif avec vue imprenable sur Grasse et la baie de Cannes. Entre agrumes, jasmin, verveine, rose, lavande, iris et plantes exotiques, c’est là qu’il reçoit ses principaux clients, ou que ses parfumeurs basés à Paris, New York, São Paulo ou Dubaï viennent découvrir les innovations et trouver l’inspiration dans les richesses botaniques de la région.

"Dans ce métier, la richesse ce sont les gens. Et on n’attire pas les parfumeurs à Holzminden", le siège du groupe dans le centre de l’Allemagne, souligne Jean-Yves Parisot, président du groupe allemand Symrise. En 2022, Symrise a racheté et fusionné deux sociétés grassoises, SFA et Neroli, et inauguré l’an dernier un nouveau siège à Grasse.

Une dynamique qui ne montre aucun signe de ralentissement. Dans la foulée des deux jours du Salon international des matières premières pour la parfumerie (SIMPPAR), le groupe américain International Flavors and Fragrances (IFF) a inauguré jeudi 28 mai son Domaine des Naturels, un champ pensé comme un laboratoire à ciel ouvert. Le groupe souhaite lui aussi faire de Grasse un lieu de création et d’innovation.

La guerre des roses

Certes, la région n’a plus qu’une production de niche en matière de plantes à parfum, mais elle a conservé un savoir-faire important en matière d’extraction et de transformation, qui en font un lieu incontournable dès qu’il s’agit d’ingrédients naturels. Aujourd’hui, l’industrie du parfum emploie toujours 4.600 personnes à Grasse, selon Prodarom, le syndicat national des fabricants de plantes aromatiques.

Le rebond de la ville a également été permis par la fidélité de grands noms comme Dior ou Chanel, associée au maintien des savoir-faire locaux, valorisés par leur inscription des savoir-faire au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en 2018 et un solide soutien politique local, notamment de la part de Jérôme Viaud, son maire depuis 2014.

En 2018, la municipalité a sanctuarisé 70 hectares supplémentaires pour la culture de plantes à parfum (rose, jasmin, tubéreuse, mimosa...). La production locale de roses centifolia, ou rose de mai, spécialité grassoise dont le parfum embaume ces jours-ci, est remontée à 120 tonnes par an.

Le pays grassois revient de loin ! Pendant plusieurs décennies, la pression foncière sur la Côte d’Azur, la montée des produits synthétiques et la concurrence d’autres terres de production ont mis à mal la filière à Grasse. Résultat : la production de fleurs s’est effondrée, de nombreux acteurs étrangers sont partis.

"Dans les années 1980-1990, ce n’était pas gagné", reconnaît Julien Maubert, responsable de la division parfumerie chez Robertet, l’un des principaux groupes grassois avec Mane.

La production de rose centifolia, produite autour de 3.000 tonnes par an au début du XXe siècle, était tombée à un plus bas historique de 59 tonnes en 2011, quasiment supplantée par la damascena, ou rose de Damas, produite en masse en Turquie, en Bulgarie ou au Maroc. Toutes deux se ressemblent, avec leur cœur jaune et leurs pétales roses chiffonnés. Mais "la centifolia a une touche florale et un effet végétal, avec une pointe épicée. La damascena est plus miellée, presque animale, et liquoreuse", explique Fabrice Pellegrin, parfumeur chez dsm-firmenich.

Pour Dior ou Chanel, qui utilisent la centifolia dans leurs parfums historiques, il n’était cependant pas question de passer à la damascena. De grands noms ont suivi : dsm-firmenich a installé dans la région son usine de développement des ingrédients naturels avec 250 salariés ; IFF a quasiment doublé son siège grassois en 2025 ; le suisse Givaudan annonce la création d’un centre d’innovation sur plusieurs hectares.

Et la ville entend bien surfer sur cette dynamique. Jérôme Viaud s’est ainsi rapproché du groupe Messe Frankfurt organisateur, notamment, du salon Beautyworld Middle East qui se tient chaque année à Dubaï. La mairie et le groupe allemand ont annoncé le lancement d’un nouveau projet : le Beautyworld Summit, un événement international qui réunira à Grasse les acteurs du monde du parfum pour deux jours d’échanges et de débats les 10 et 11 mai 2027. "Un événement qui ne sera pas plaqué sur le territoire, mais co-construit localement. Parce que ce qui fera la différence demain, ce sera avant tout l’authenticité, l’excellence et l’identité que notre territoire est capable d’incarner", conclut le maire.