Premium Beauty News - Vous êtes à la tête de la FEBEA depuis bientôt cinq ans. Quel regard portez-vous sur l’évolution récente du secteur ?
Emmanuel Guichard - Ces cinq années ont été particulièrement intenses. L’industrie cosmétique a traversé des chocs majeurs, à commencer par la pandémie de Covid 19. En quelques mois, les échanges internationaux se sont effondrés, avant une reprise spectaculaire qui a bousculé les chaînes d’approvisionnement. Aujourd’hui, l’environnement reste très incertain, mais certaines dynamiques redeviennent plus lisibles, notamment en Europe.
Premium Beauty News - Les exportations françaises semblent marquer le pas. Comment analysez-vous cette rupture de tendance ?
Emmanuel Guichard - L’industrie française des cosmétiques reste le premier exportateur mondial, mais elle est confrontée à une concurrence internationale sévère et au retournement de la politique américaine.
Les chiffres définitifs publiés le 6 février confirment la baisse observée sur ces derniers mois. L’année 2025 termine en repli de -0,1%. Si l’on exclut la période de la pandémie, ce recul constitue une première depuis la crise financière de 2008. C’est un signal fort !
Le retournement est principalement la conséquence des droits de douane américains, avec 19% de baisse des exportations sur l’année, et même -25% sur le quatrième trimestre. Mais il s’explique aussi par une concurrence accrue partout dans le monde notamment de la part de pays asiatiques comme la Corée du Sud.
Premium Beauty News - L’Europe apparaît-elle comme un relai de croissance ?
Emmanuel Guichard - Oui, clairement. L’inflation est désormais derrière nous et on observe une reprise de la consommation dans de nombreux pays européens, les exportations françaises vers les pays de l’Union européenne sont en croissance de 4%. La France et l’Allemagne font exception, pour des raisons politiques et économiques bien identifiées.
Cette détente inflationniste a aussi un effet intéressant : elle réduit l’attractivité des dupes. Les consommateurs déploient leurs critères de choix vers d’autres aspects que le prix, notamment la sécurité, l’environnement et la qualité — des terrains bien connus de notre industrie.
Premium Beauty News - Comment les entreprises exportatrices peuvent-elles s’adapter ?
Emmanuel Guichard - À l’international, le risque géopolitique est devenu la norme. Dans ce contexte, la seule recommandation valable pour les entreprises, c’est la diversification des marchés. Les traités de libre-échange conclus entre l’Union européenne et le Mercosur et l’Inde vont dans ce sens, même si leur potentiel est très différent.
En ce qui concerne le Mercosur, l’impact du traité devrait être assez relatif pour notre industrie, par exemple il n’y a pas de baisse de droits de douanes en parfum. Par ailleurs, les pays d’Amérique latine ont encore du mal à faire émerger une classe moyenne stable, susceptible d’acheter massivement nos produits. Mais la suppression de certains droits de douane ne peut qu’améliorer les choses car aujourd’hui la France exporte plus de cosmétiques et de parfums vers le Portugal que vers le Brésil !
L’Inde, en revanche, présente un potentiel considérable. C’est aujourd’hui un marché très fermé et le nouvel accord pourrait changer la donne. Il y a en Inde une classe moyenne de près de 70 millions de consommateurs très attirés par les produits de beauté et les parfums.
Premium Beauty News - Qu’en est-il de l’Asie ?
Emmanuel Guichard - Nos exportations vers la Chine sont stables (+1,2%), sans réel signe de reprise. Les produits français représentent quand même 30% des importations étrangères du secteur cosmétique en Chine. Les marques chinoises cherchent à croitre à l’international et deviennent des concurrents majeurs de la Corée.
En Indonésie, l’introduction récente d’une certification hallal entraîne des surcoûts pour les exportateurs. Ce précédent porte aussi le risque d’une dissémination de ce type de réglementation.
Premium Beauty News - Les réglementations européennes sont-elles devenues un frein ?
Emmanuel Guichard - Disons que les pouvoirs publics européens n’ont pas tous la même perception de l’importance de la filière cosmétique ! Nous demandons une approche plus proportionnée de la réglementation sur les produits chimiques pour notre secteur. Lorsque le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs [1] juge qu’un ingrédient est sûr en cosmétique, il devrait pouvoir continuer à être utilisé dans les formules. On ne peut pas traiter des produits destinés à être appliqués sur la peau comme des substances ingérées. Il faut aussi se donner des délais compatibles avec le temps de montage des dossiers de dérogation.
Nous cherchons actuellement à simplifier ces points dans le cadre de la directive omnibus VI sur les produits chimiques présentée par la Commission européenne. Pour la filière, ce sont potentiellement 6 milliards d’euros d’économies à l’échelle européenne, dont 2 milliards pour la France. En compensant plusieurs années de pertes liées aux droits de douanes instaurés par les États-Unis, cela nous donnerait des moyens supplémentaires pour renforcer notre compétitivité.
Premium Beauty News - Où en est la directive sur le traitement des eaux urbaines résiduaires (DERU) dont vous contestez les méthodes de calcul ?
Emmanuel Guichard - Nous avons eu une journée d’échanges avec Stéphane Séjourné, le commissaire européen chargé de ce dossier. Sans surprise, l’élargissement de la liste des secteurs contributeurs à cette nouvelle Responsabilité Élargie du Producteur est un long process. Les entreprises de la cosmétique souhaitent contribuer au traitement des eaux urbaines résiduaires, à due proportion de notre contribution à la pollution générée. Ainsi, il n’a aucun sens que nos entreprises financent la dépollution de la caféine, nous ne sommes clairement pas le principal contributeur à la mise sur le marché de café !
De plus, les collectivités ont tendance à vouloir reporter l’ensemble des coûts sur l’industrie. Notre objectif n’est pas de réécrire entièrement le texte, mais d’établir une liste claire de polluants ciblés et d’appliquer ensuite le principe pollueur-payeur de manière cohérente.
Premium Beauty News - Votre priorité pour l’avenir ?
Emmanuel Guichard - Nous devons clairement renforcer la compétitivité de l’industrie des cosmétiques en France et en Europe. Cela passe par la simplification réglementaire, une meilleure lisibilité internationale dans une période de consolidation du secteur, des marques et des fournisseurs.
























