Premium Beauty News - Quelles est votre vision du marché du parfum actuellement ?

Anna Zini - J’ai connu la parfumerie des années 1980 avec un parfum qui sortait tous les deux ans et que tout le monde portait, associé à un imaginaire publicitaire dont on se souvenait tous. Si l’on compare ce monde à celui d’aujourd’hui, il y a un écart incroyable.

Le rythme des lancements est frénétique, notamment en parfumerie de niche. Les consommateurs sont de plus en plus éduqués. La connaissance s’est démocratisée grâce aux influenceurs. Lorsque je travaillais au sein du groupe L’Oréal, la marque Armani Privée a commencé, vers 2005, à mettre en avant les ingrédients d’un parfum et c’était nouveau dans le monde de la parfumerie. Aujourd’hui, tout le monde connait les ingrédients ou le nom des parfumeurs. C’est magnifique.

En revanche, l’offre s’est tellement élargie qu’elle est parfois redondante. Il est difficile de trouver sur le marché quelque chose d’olfactivement très nouveau et qui étonne vraiment.

Premium Beauty News - D’après vous, quels peuvent être les leviers d’innovation en parfumerie aujourd’hui ?

Anna Zini - Devant le nombre des projets, la question est de savoir comment émerger et durer. À mon sens, la cohérence entre le produit, le design, le storytelling et la communication est indispensable. De la même façon, la qualité d’exécution et le travail bien fait sont des prérequis. Ce ne sont plus des facteurs de différenciation : c’est le minimum attendu.

Pour exister, une marque doit avoir le courage de pousser un de ses partis pris beaucoup plus loin que les autres. Il faut trouver ce fameux curseur qui la rend immédiatement identifiable et mémorable. C’est rarement évident, mais c’est, à mon sens, le principal levier d’innovation aujourd’hui.

Premium Beauty News - Comment abordez-vous la phase d’idéation d’une marque qui se créée ?

Anna Zini - La plupart du temps, mes clients arrivent avec une histoire, un concept. Dans 50% des cas, ils ont commencé à travailler sur la création du parfum. Ils viennent surtout avec une question assez simple : comment transformer cette idée en un produit qui puisse réellement voir le jour ?
Mon rôle est de construire ce pont entre la création et la réalité industrielle. Je veille à ce que le produit soit réalisable, rentable et lancé dans les délais, sans jamais perdre de vue l’ambition initiale du projet.

Lorsque je considère qu’un projet peut aller plus loin, je n’hésite pas à recommander d’autres expertises : un évaluateur indépendant pour enrichir le travail olfactif, un storyteller pour renforcer le territoire de marque… J’aime dire que je travaille comme un sculpteur avec un scalpel : j’affine chaque facette du projet jusqu’à trouver le bon équilibre.

Le développement industriel et la préconisation des partenaires afin de garantir la faisabilité, le timing et le coût d’un projet restent au cœur de mon métier. Mon rôle est d’être à l’intersection de tous les métiers : je comprends le langage du parfumeur, du designer, de l’industriel, du marketeur comme du dirigeant, afin de faire avancer tous les acteurs dans la même direction. C’est cette vision globale qui me permet de souligner les incohérences d’un projet et d’accélérer les prises de décision lorsque les délais sont serrés, comme ce fut le cas pour French Cowboy.

Premium Beauty News - Vous avez créé votre propre marque Tu me fais… Comment est né ce concept ?

Anna Zini - Pendant longtemps, j’ai réfléchi à créer ma propre marque, avec toujours cette envie de prendre un parti pris fort afin de sortir du lot. Pendant le Covid, les Post-Poo Drops d’Aesop se sont retrouvées en rupture de stock. Je me suis alors rendu compte qu’il n’existait pratiquement aucune alternative premium pour parfumer les toilettes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir à cette catégorie de produits.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé de me lancer. Le nom Tu me fais… est né d’une envie toute simple : dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Le lendemain, je l’avais déposé. Ensuite, j’ai construit la marque avec l’idée de ne pas seulement créer un produit mais de changer le regard que l’on porte sur un moment du quotidien dont personne n’ose parler.

Premium Beauty News - Quel contexte s’associe à l’usage des allumettes et des parfums de Tu me fais… ?

Anna Zini - La marque adresse le bien-être aux toilettes et propose un rituel qui accompagne ce moment avant comme après son utilisation.

En entrant dans les toilettes, quelques gouttes peuvent être déposées dans la cuvette. Cet usage pre-poo permet de se détendre. Pour cela, la marque a imaginé les Bulles Imaginaires : chaque parfum raconte une histoire et vous transporte dans un lieu où l’on aimerait être à cet instant précis. Derrière un rocher au bord de la Méditerranée, dans le jardin d’un manoir anglais ou au milieu d’un champ de fleurs.

Après le passage aux toilettes, le rituel devient plus fonctionnel. Il commence par l’allumette parfumée Tu me fais craquer, qui permet d’éliminer le plus gros des mauvaises odeurs en brûlant notamment les composés soufrés. Ce geste, connu depuis longtemps, permet de limiter le recours à des technologies d’encapsulage des odeurs ou à des molécules qui inhibent les récepteurs olfactifs. Les gouttes Tu me fais chier sont ensuite utilisées pour réinstaller une belle odeur dans la pièce.

Les parfums ont été développés par les parfumeurs de Symrise, Aliénor Massenet et Suzy Le Helley. Nous avons fait le choix de construire les fragrances uniquement autour des notes de tête et de cœur. La note de fond est, d’une certaine manière, celle que chacun laisse derrière soi en quittant les toilettes. Les notes de tête et de cœur ont donc été travaillées pour offrir un ‘blooming’ immédiat, c’est-à-dire une diffusion très rapide du parfum dans l’air

Premium Beauty News - Comment le concept a-t-il été accueilli ?

Anna Zini - Le concept suscite généralement deux réactions : d’abord le sourire, puis la curiosité

Lors de sa présentation à la Paris Perfume Week 2026, un distributeur japonais s’est immédiatement montré intéressé car les Japonais portent une grande attention aux toilettes. Aujourd’hui nous sommes présents aussi dans quinze points de vente en France, entre parfumeries de niche et concept-stores. À Paris, la marque est vendue par le Bureau du Parfum. Le prix de vente est de 25 euros pour le flacon et 15 euros pour les allumettes.

Ce premier accueil nous encourage à poursuivre le développement de la marque avec des nouveaux produits Tu me fais…