Le phénomène n’est pas nouveau mais tend à se généraliser au fur et à mesure que les solutions techniques évoluent et se diversifient. « Au sein du Musée Cognacq Jay, il n’était pas question de diffuser des parfums par micro-nébulisation pour éviter tout dépôt de molécules sur les œuvres », se souvient Isabelle Ferrand, CEO de Cinquième Sens qui, en 2015, a parfumé l’exposition Café, Thé ou Chocolat ? en utilisant un support constitué de billes de polymères.

Cahiers des charges et solutions spécifiques

Aujourd’hui, Scentys propose deux technologies brevetées adaptées aux scénographies. « La technologie sèche, sans solvant et sans rémanence, permet d’associer un parfum à une œuvre de façon intime, sans être envahissante car le parfum des capsules reste présent pendant 15 secondes. Pour un parfumage d’ambiance (jusqu’à 5000 m2), la technologie de micro-nébulisation transforme un parfum liquide en un brouillard sec. Après l’arrêt du diffuseur, le parfum reste dans l’air pendant 30 minutes », décrit Pierre Loustric, CEO.

En partenariat avec Givaudan, Scentys a récemment répondu à la demande de la Maison Monet à Argenteuil, qui souhaitait restituer dans le parcours visiteurs l’univers olfactif de l’impressionniste : odeurs de l’atelier du peintre ou d’un bateau sur l’eau. « Certaines fragrances ne figurent pas dans notre catalogue et nécessitent une création sur mesure que les espaces culturels n’ont pas toujours anticipé », glisse le dirigeant.

De son côté, La Guilde utilise un gel polymère biosourcé à près de 70%. Il est imprégné de fragrance puis inséré dans une cartouche qui peut être placée dans les centres de traitement de l’air d’un lieu ou bien dans des diffuseurs grande capacité ou nomades. Sébastien Heylliard, fondateur de l’agence, souligne qu’il convient de rester attentif à la perception du public. « Lors de l’exposition immersive Sensory Odyssey au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris en 2022, sous le commissariat olfactif de Nez, nous avions disposé 21 canons à odeurs. L’expérience a montré que les visiteurs parvenaient à identifier jusqu’à 7 odeurs. Nous avons réduit le nombre de parfums de ce format immersif actuellement en itinérance à l’étranger ».

Dans le cadre de l’exposition consacrée au peintre finlandais Pekka Halonen au Petit Palais, Daphné Bugey, parfumeur chez dsm-firmenich, a signé trois parfums qui font écho aux tableaux. Ils sont diffusés à hauteur d’homme via la technologie sèche d’Olfacom, qui se déclenche par un détecteur de présence. Raccordé à ce totem, Le Pt’it Sniff, est un dispositif complémentaire léger et maniable, accessible aux enfants et personnes en fauteuil roulant.

De son côté, Magique Studio a développé une technologie de spatialisation olfactive particulièrement flexible « Nous sommes en mesure de diffuser une ou plusieurs senteurs dans des espaces petits ou grands, de manière localisée ou plus spatiale, sans que les odeurs se mélangent », détaille Mazen Nasri, fondateur et Directeur artistique, qui a utilisé ces différentes configurations pour l’exposition Parfums d’Orient à l’Institut du Monde Arabe. « Nous travaillons sur la diffusion, la portée de chaque odeur en nous demandant si le visiteur sera plutôt passif dans la réception, ou actif à travers une gestuelle. En fait, dans chaque parcours multisensoriel nous gérons l’espace-temps ».

Un secteur du luxe demandeur

Depuis environ deux ans, Scentys observe une demande croissante de parfumage de tous types d’espaces. « Nous avons de nombreuses demandes de grandes marques de parfum pour des opérations évènementielles en aéroport ou lors de l’ouverture de pop-up, à New York ou Tokyo…  », indique Pierre Loustric « La dimension olfactive participe à l’impact d’une expérience, à l’heure où les évènements ont vocation à être relayés sur les réseaux sociaux ». La passerelle avec les défilés de mode se fait aussi naturellement. Scentys a été sollicité pour le défilé Tom Ford en Septembre 2025. « La Scentys Box est une solution qui permet de programmer une séquence de quatre parfums en les associant à de l’image vidéo par exemple. Notre rôle est de repousser le plus loin possible les technologies », explique le CEO.

La Guilde confirme que son terrain de jeu s’élargit au retail, par exemple avec la diffusion d’un parfum-signature créé par Julien Rasquinet (alors chez IFF) lors de la réouverture de La Samaritaine en juin 2021. « Puis, nous avons odorisé le Pavillon français de l’Exposition Universelle 2022 à Dubaï avec le parfum signé Dominique Ropion (IFF), également disponible en flacon », explique Sébastien Heylliard. En 2023, en partenariat avec Ruinart, La Guilde a accompagné l’installation Promenade en Champagne de l’artiste Eva Jospin.

Renforcer l’image d’un parfum

Le parfum est un art comme un autre. Il entre par la grande porte des institutions muséales. Les OSNI (pour Objet Sentant Non Identifié) imaginés par Mathilde Laurent pour Cartier vont dans ce sens. En 2022, La Panthère se dévoilait dans une évocation poétique, luminescente et immersive, Le Mythe Parfumé. En 2023, Chanel a invité le public au Grand Palais Éphémère à l’exposition Le Grand Numéro associant une pluralité d’expériences à ses parfums diffusés grâce aux différentes typologies de Scentys.

Placés au centre des mises en scène, les parfums deviennent toujours plus désirables. Lors d’Art Basel Paris 2025, Fréderic Malle a proposé l’exposition Portrait(s) of a Lady. Un hommage visuel de l’artiste Adeline Mai au parfum iconique présent dans l’air ambiant. Au Palais de Tokyo, le parcours consacré à Francis Kurkdijan, Parfum, Sculpture de l’Invisible s’achevait par l’installation L’Alchimie des Sens, expérience polysensorielle développée autour de l’Édition Millésime de Baccarat Rouge 540, de 2025.

Les formats expérientiels renforcent les storytelling. Olfy a travaillé sur la Symphonie Olfactive orchestrée par la maison Guerlain en 2025. Ce projet axé sur la synesthésie son et parfum a été déployé dans un musée chinois. En combinant casque de réalité virtuelle et diffusion d’odeurs, la start-up a conçu avec la même maison l’expérience Olfactive Landscape, qui permet de découvrir des parfums de la collection l’Art et la Matière. Un dialogue entre vision, olfaction et narration, avec la voix des parfumeurs. Certaines boutiques Guerlain proposent ces contenus artistiques à leur clients VIP. « Actuellement, nous travaillons sur d’autres expériences polysensorielles pouvant s’interfacer avec les lieux de vente. Cette fois, la technologie sera dissimulée dans les décors », annonce Clothilde Dubernet, fondatrice d’Olfy.

Le prisme artistique comme levier

Les possibilités semblent infinies. Depuis ses débuts, Francis Kurkddijan explore une grande diversité de media : eau des fontaines lors des Grandes Eaux de Versailles, bulles de savon, pâte poreuse de kaolin pour l’installation Éclats de Roses de 2024, mais aussi la technologie V-Scent qui fait dialoguer réalité virtuelle, mouvement et six odeurs de nature dans l’expérience Eden…

À la Villa Botanica, lieu de résidence artistique de dsm-firmenich, le parfumeur principal Fabrice Pellegrin a étroitement collaboré avec le plasticien Mohamed Azeroual, qui travaille sur les phénomènes optiques. Au-delà d’un parfum, Fabrice Pellegrin a souhaité créer un système de diffusion olfactif porteur d’une vision artistique. Grâce à un disque de céramique Vallauris, imprégné puis chauffé par une lampe à infrarouge, selon des fréquences définies, la lumière devient le révélateur de la fragrance. Une démarche présentée à l’exposition Vertige de la couleur, Galerie Binome à Paris fin 2025.

Pour l’exposition Et Gaultier créa l’Homme. Le Male : Passé, Présent, Futur, Magique Studio a choisi de matérialiser ce parfum iconique sous l’angle du clash olfactif des matières, diffusées via des sculptures de glycérine. « Au-delà des solutions techniques, le design et l’interdisciplinarité sont essentiels dans le processus créatif », pointe Mazen Nasrin. Des dynamiques d’innovation sensorielle créatrices de valeur.