Selon une étude publiée dans la revue Current Traditional Medicine, le Jamu – une pratique médicinale indonésienne millénaire – est depuis longtemps appliqué aux soins de la personne, à la beauté et au bien-être, mais une présentation plus moderne des produits, sous forme de liquides, comprimés, gélules et poudres, pourrait le rendre beaucoup plus populaire au niveau mondial. Selon les auteurs, la biodiversité particulièrement riche de l’Indonésie, avec quelque 30.000 espèces végétales recensées, offre un « immense potentiel » pour le développement et l’utilisation d’ingrédients d’origine végétale en médecine traditionnelle, en cosmétique et dans d’autres applications.

Sublimer la peau

L’étude met en lumière quelques actifs emblématiques du Jamu, déjà utilisés dans le monde de la beauté.

Le curcuma (Curcuma domestica), par exemple, est déjà largement utilisé dans les formules cosmétiques indonésiennes pour ses propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires ; la noix de pécan (Carya illinoinensis) est appréciée pour sa teneur en vitamine E hydratante et en acide oléique ; et le gotu kola (Centella asiatica) est bien connu pour ses effets régénérateurs sur la peau. Des plantes à fleurs indigènes – Bawang Dayak (Eleutherine americana) et Daun Kemuning (Murraya paniculata) – sont également très utilisées dans les soins de la peau, notamment pour éclaircir le teint. Des plantes aromatiques comme la cardamome, le gingembre rouge, le galanga, le citron vert, le piment et l’ail sont également des sources d’huiles essentielles et d’antioxydants appréciées pour illuminer le teint, rafraîchir ou réchauffer la peau, certaines possédant également des propriétés antibactériennes.

En résumé, l’étude conclut que les ingrédients traditionnels du Jamu ont un fort potentiel dans les formules cosmétiques destinées à améliorer l’aspect de la peau. Selon les auteurs, les nouveaux systèmes de protection des actifs – tels que la nano-encapsulation lipidique, les nano-émulsions et les matrices à base de silicone, devraient faciliter le développement d’ingrédients végétaux biodisponibles, stables et efficaces pour les formulations cosmétiques.

Surtout, cela coïncide avec un intérêt grandissant pour le Jamu et les autres remèdes traditionnels indonésiens à base de plantes, destinés aux soins de la peau et à la beauté, en ligne avec l’attrait des consommateurs pour les produits naturels et biologiques.

Un potentiel mondial

Interrogée par Premium Beauty News, Barbara Olioso, docteure en chimie verte et fondatrice de The Green Chemist et de GreenChem Finder, note que si l’intérêt local pour le Jamu est en hausse, sa notoriété dans l’industrie cosmétique mondiale – en dehors de l’Indonésie et de certaines régions d’Asie du Sud-Est – reste toutefois assez limitée. Mais au vu de son potentiel, elle estime que le Jamu peut être qualifié de « géant endormi ».

« Le Jamu possède une richesse culturelle comparable à celle de l’Ayurveda, et même, pour certains aspects, à celle de la K-Beauty. Toutefois, il souffre encore d’un manque de standardisation, d’un positionnement de marque clair et d’une notoriété suffisante pour s’imposer sur les marchés occidentaux », explique-t-elle. Il fait actuellement l’objet d’un « intérêt de niche, porté davantage par des praticiens spécialisés que par les grandes marques de cosmétiques » , ajoute-t-elle. Cette situation pourrait néanmoins évoluer rapidement, au regard du fort potentiel du Jamu dans le développement de cosmétiques naturels à base de plantes.

« Pour concrétiser ce potentiel considérable, l’industrie devra réussir à résoudre ce que l’on pourrait appeler le "paradoxe de la fraîcheur" », poursuit Barbara Olioso. Traditionnellement, le Jamu repose d’abord sur des plantes fraîches, ce qui pose des problèmes de stabilité, de conservation et de constance, souligne-t-elle. L’enjeu est donc de développer des méthodes d’extraction et de transformation qui préservent la bioactivité tout en répondant aux exigences modernes de sécurité et de stabilité. Si les marques et les fournisseurs indonésiens y parviennent, les ingrédients inspirés du Jamu pourraient, selon elle, être porteurs d’un « discours de type clean-beauty, authentique et convaincant, qui trouvera un fort écho auprès des consommateurs du monde entier ».

Dans l’immédiat, Barbara Olioso estime que ce sont les spas de luxe et les soins professionnels qui constituent le « point d’entrée le plus naturel » pour l’expansion mondiale du Jamu, puisque des mélanges sur mesure d’ingrédients frais pourraient être réalisés dans ces espaces.

Déficit de validation scientifique

Mais l’experte souligne également l’importance cruciale de combler le « manque de validation scientifique » du Jamu et de s’efforcer d’étayer son positionnement basé sur la « sagesse ancestrale » par des « preuves phytochimiques et cliniques solides » concernant les ingrédients et préparations.

« Aujourd’hui, au niveau mondial, les consommateurs sont très informés et attendent davantage que de simples histoires : ils exigent de la transparence. Savoir qu’une plante est traditionnellement utilisée ne suffit plus ; ils veulent comprendre quels composés actifs sont responsables des effets revendiqués, à quelles concentrations et avec quel niveau d’efficacité », affirme-t-elle. « Le potentiel pour l’industrie de la beauté est considérable, mais pour avancer, il faudra relier connaissances traditionnelles et science et mettre au point des formulations appropriées – en particulier pour les extraits frais –des chaînes d’approvisionnement transparentes et bien contrôlées, afin d’offrir les garanties de sécurité et de performance requises ».

Autant de points également soulignés par les auteurs de l’étude : « Il est crucial d’évaluer minutieusement la sécurité et la qualité de ces ingrédients naturels via des tests rigoureux et un contrôle réglementaire strict afin de garantir la sécurité des consommateurs ».

Pour Barbara Olioso l’industrie cosmétique pourrait participer à l’élaboration d’un cadre commun pour les ingrédients Jamu, afin de normaliser l’identification des plantes, les méthodes de préparation, les usages traditionnels, l’évaluation de la sécurité et de l’efficacité, ainsi que les limites réglementaire – bref, une sorte de « pharmacopée cosmétique ». Ce cadre pourrait ensuite servir de base au développement de nouveaux extraits standardisés adaptés aux marchés cosmétiques mondiaux. Elle estime qu’il faudra aussi impérativement mettre en place des chaînes d’approvisionnement durables et régénératives permettant de protéger la biodiversité indonésienne et d’éviter sa surexploitation.

« Il est encourageant de constater l’intérêt grandissant suscité par la tradition du Jamu. Grâce à des investissements renforcés dans la recherche scientifique et à un développement rigoureusement encadré, les ingrédients issus du Jamu pourraient être valorisés en actifs cosmétiques à la fois efficaces et conformes aux normes en vigueur. Cette approche permettrait de préserver leur authenticité culturelle tout en répondant aux exigences élevées de l’industrie moderne », conclut Barbara Olioso.